Quand l’image inspire le texte : la lettre de Lentulus et l’iconographie du visage christique – Daniel RAKOVSKY

L’élaboration de l’iconographie chrétienne – Jeudi 7 avril à 18h30 en amphi René Rémond (2e étage)

Daniel RAKOVSKY, Docteur en philosophie esthétique et histoire de l’art, Université de Paris IV, Bonn et Florence.

Daniel Rakovsky est docteur en histoire de l’art et en philosophie esthétique des universités de Paris IV, de Bonn et de Florence. Il a consacré sa thèse, soutenue en 2014, aux notions de symétrie et de dissymétrie dans la représentation de portrait à la Renaissance (« Les deux côtés du visage. Dissymétrie et construction du portrait à la Renaissance »).

Chargé de cours en histoire de l’art à l’Université de Picardie, il collabore également avec plusieurs musées en France et en Allemagne. Il participe actuellement au programme d’encadrement de l’exposition « Autoportraits, de Rembrandt au Selfie », au Musée des Beaux-arts de Lyon.

Daniel Rakovsky est également très investi dans le champ de la recherche franco-allemande, entre autres en tant que co-rédacteur de la revue Trajectoires, éditée par le Centre interdisciplinaire d’études et de recherches sur l’Allemagne (https://trajectoires.revues.org/ ).

Résumé de la communication

S6 - Icono chrétienne - Daniel RatovskyLa représentation du visage du Christ constitue un défi plastique majeur: quelle apparence physique donner au Fils de Dieu ? Un texte jouera un rôle central dans les choix représentationnels de la fin du Moyen Âge. Il s’agit de la lettre d’un dénommé Lentulus, consul romain de passage en Judée, dans laquelle ce dernier décrit l’apparence du Christ, qu’il dit avoir vu de ses yeux. La lettre est un faux grossier. Elle servira cependant de guide pratique aux artistes désireux de représenter le visage du Christ.

Un aspect de la lettre du pseudo-Lentulus constitue à notre sens un apport intéressant et original pour toute réflexion touchant aux rapports entre art pictural et sources écrites : le pseudo-Lentulus insiste particulièrement sur la symétrie caractérisant non seulement le visage, mais également la coiffure et même la barbe du Christ.

Si la description d’un visage symétrique ne suscitera pas l’étonnement (elle correspond à un canon associant la symétrie des traits à la beauté extérieure et intérieure), l’insistance sur la raie symétrique des cheveux ou sur la taille symétrique de la barbe est plus troublante. Ces détails ne prennent véritablement leur sens que lorsqu’ils sont transposés au tableau : ils renforcent nettement l’axe de symétrie du visage du Christ, venant sublimer l’impression de perfection.

Il semblerait donc que l’auteur de la fausse lettre ait façonné sa description en prenant en compte l’effet plastique que la transcription du texte à l’image serait susceptible de créer. Le rapport dialogique entre la lettre et les tableaux suggère ainsi une articulation complexe: si tout est fait pour laisser croire que les tableaux sont la transposition à l’image d’un texte prétendument « fiable », c’est en réalité le texte qui répondrait à certains impératifs esthétiques propres à la représentation.

Éléments de bibliographie

Goodspeed, E.J., Modern Apocrypha, Famous « Biblical » Hoaxes, Boston, Beacon Press, 1956.

Krischel, R. (éd.), Ansichten Christi, catalogue de l’exposition présentée au musée Wallraf-Richartz de Cologne à l’occasion des vingtièmes Journées Mondiales de la Jeunesse, 1 juillet 2005 – 2 octobre 2005, Cologne, Dumont, 2005.

Spieser, J.-M., « L’invention du portrait du Christ », dans Paravicini Bagliani, A., Spieser, J.-M, Wirth, J. (éd.), Le Portrait- La représentation de l’individu, Florence, Galluzzo, 2007, p. 57-76.

Wirth, J., « Le portrait médiéval du Christ en Occident », dans Paravicini Bagliani, A., Spieser, J.-M, Wirth, J. (éd.), Le Portrait- La représentation de l’individu, Florence, Galluzzo, 2007, p. 77-94.